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Remettre les collectivités locales au cœur de l’action humanitaire

Quand on évoque « action humanitaire », on pense très souvent « ONG ». Quant aux collectivités locales, quel rôle jouent-elles ? Entretien avec Bertrand Gallet, directeur général de CUF (Cités unies France) et président d’ACTED, ONG à l’initiative du Forum Convergences.

  • Quel est à votre sens le grand débat actuel sur l’action humanitaire ?

La place des communes, souvent oubliées par les agences des Nations unies et les grandes ONG dans les situations d’urgence ou de catastrophe naturelle.

L’association que je dirige, CUF, a lancé des fonds à travers le monde, pour venir en aide aux populations touchées par des inondations ou des séismes au Maroc, en Algérie, au Nicaragua, en Haïti, ou en situation de crise politique et humanitaire comme en Serbie et au nord du Mali. De toutes ces actions ressort un constat : la gouvernance locale reste l’échelon le plus négligé des humanitaires, pour lesquels la gouvernance locale est à mettre dans le même sac que les gouvernements corrompus ou les Etats défaillants.

Second volet du problème : au moins 40 pays dans le monde n’ont plus d’Etat que le nom et s’avèrent incapables de se gérer – même dans leurs fonctions régaliennes. Au Nigeria, les autorités n’ont pas pu traiter le problème posé par la secte islamiste Boko Haram.

Quelles que soient les multiples causes de la dégradation des Etats, nous sommes confrontés à des situations où l’échelon local devient central : il s’agit des maires quand ils existent, et des minorités ethniques comme en Syrie et en Irak – nos derniers relais pour protéger les populations quand toutes les structures de gouvernance ont disparu.

  • Pourquoi cet échelon local est-il négligé ?

Personne dans le champ humanitaire n’a encore compris l’importance de la décentralisation – un phénomène parallèle à la mondialisation. De plus en plus, les Etats transfèrent des pouvoirs et des compétences aux autorités locales, qui prennent en charge l’éducation, la santé et les services de base. Bien souvent, les maires sont là avant, pendant et après les crises. Ils sont les seuls à faire de la permanence auprès des populations. Dans l’idéal, ils devraient obtenir une part du gâteau humanitaire – des sommes colossales gérées en partie par les agences onusiennes. Ces dernières opèrent par clusters (regroupement sectoriel entre agences et ONG) sur le terrain pour rationaliser leur approche. Depuis qu’elles opèrent ainsi, elles ont délaissé le territoire et la relation de proximité.

  • Comment les collectivités locales essaient de relever ce défi ?

Nous sommes associés à la préparation du premier sommet humanitaire mondial qui se tiendra en 2016 à Istanbul. Nous dirigeons la commission qui s’occupe du thème : « Crise, humanitaire et collectivités territoriales » avec les Pays-Bas, le Canada, la Suisse, la Suède, la Thaïlande et la Turquie, directement concernée en raison de la présence de 2 millions de réfugiés syriens sur son territoire. Nous développons ce groupe pour l’instant nommé task force mais qui devrait à terme s’appeler « Crise et gouvernance territoriale », pour en faire une institution basée à Genève qui travaillera avec les ONG et les Nations unies. Etre unis au plan mondial dans le cadre d’une institution reconnue est en effet capital pour les cités et les gouvernements locaux.

  • Des ONG telles que le CCFD-Terre solidaire ne s’appuient-elles pas déjà largement sur les communes ?

De ce point de vue, les ONG françaises sont les meilleures de la classe.

Il n’empêche : Haïti reste un contre-exemple flagrant. La grosse machine onusienne ne s’est pas occupée des collectivités locales après le séisme du 12 janvier 2010 et ses répliques, qui ont fait plus de 300 000 morts. Du coup, les maires ont été dévalorisés. Le système humanitaire tel qu’il s’est développé agit au nom de la société civile en rejetant tout ce qui relève du politique ou de la gouvernance. A Haïti, où l’Etat n’a aucun pouvoir, les humanitaires s’en sont donné à cœur joie, de manière presque coloniale : l’argent passait sous les fenêtres des mairies dévastées pour aller à des comités de quartier auto-proclamés ! Quand les humanitaires sont repartis, les maires sont restés sans un sou, avec un problème de crédibilité en plus.

Même situation en Indonésie, lors du tsunami qui a fait 220 000 morts le 26 décembre 2004. Les ONG sont arrivées sans tenir compte du fait qu’il y avait des autorités, se comportant comme si elles étaient sur une terre vierge.

  • Comment faire pour redorer le blason de ces maires soupçonnés d’emblée de corruption ou d’inefficacité ?

Tout un discours existe sur la démocratie participative, la nécessité de faire du « bottom up » en s’adressant aux populations directement. Dans cette logique, les petites ONG lancent des programmes dans les quartiers sans tenir compte d’une planification plus globale. Très souvent, la méfiance autour des élus locaux porte sur les questions de gouvernance, les détournements d’argent et la corruption. Cette question de confiance peut paraître légitime dans certains cas, mais ne doit pas empêcher toute action avec les maires qui font un travail important sur le terrain. L’association CUF, elle, ne paie que sur facture avec des collectivités qui sont nos partenaires en tant que maîtres d’œuvre. Au Maroc, nous avons construit un centre social pour les femmes à la demande de la commune d’Al Hoceima, touchée par un tremblement de terre en 2004.

  • La décentralisation n’est pas partout à la traîne, notamment en Afrique, avec le cas du Mali… Est-ce un exemple à valoriser ?

Le Mali a été pionnier, en effet, en lançant la décentralisation en 1992 sous Alpha Oumar Konaré. Elle n’a pas partout été convaincante, dans la mesure où quand elle a commencé, les maires n’avaient pas un sou. Aujourd’hui, les maires maliens commencent à peser très lourd, même sur le plan politique. L’Etat malien n’existe plus dans les régions du nord. Toute la crise de 2012 et 2013 a été gérée grâce aux millions d’euros apportés par l’aide des régions françaises, sur la base de jumelages ou de partenariats parfois très anciens, comme entre la région Rhône-Alpes et la région de Tombouctou. Ce fait est passé inaperçu, mais nous avons pu faire survivre les populations grâce aux maires à Tombouctou, Gao et Mopti, pour assurer les services de base.

  • Le fait que la carte administrative du Mali ait été redéfinie, avec des régions supplémentaires, complique-t-il la tâche aujourd’hui ?

Non, ce qui nous bloque, ce sont plutôt les « zones rouges », ces lieux où l’ambassade de France recommande de ne pas aller pour limiter les risques d’enlèvement. Les élus du Nord-Mali, eux, circulent entre leurs régions et Bamako. Nous sommes en train d’élaborer un programme d’aide aux collectivités du nord du Mali, pour accompagner l’émergence de la décentralisation, qui n’est plus un vain mot au Mali. Le préfet n’est plus l’autorité suprême depuis la signature le 20 juin dernier des accords de paix d’Alger, même si l’administration malienne a du mal à s’y faire.

  • Comment les collectivités locales peuvent-elles jouer un rôle dans la prévention des catastrophes ou des crises ?

Beaucoup de gens travaillent sur cette question. La maire de Banda Aceh, ville d’une région côtière d’Indonésie, a fait un travail exceptionnel de prévention depuis le tsunami de 2004. Les enfants ont été formés sur les réflexes à avoir en cas de nouvelle catastrophe. « Nous sommes prêts pour le prochain tsunami », dit-elle aujourd’hui. En matière de prévention, le modèle japonais prévaut. Le niveau de formation et de préparation, jusque dans l’architecture, est tel qu’il n’y a quasiment plus de morts en cas de séisme. Dans le reste du monde, on entend beaucoup de discours sans voir de solutions.

  • Quel est, selon vous, le principal obstacle à l’action humanitaire des collectivités locales aujourd’hui  ?

Ce n’est pas leur métier. Les collectivités restent de simples bailleurs. Elles ont pris l’habitude de financer des projets à l’international, même à 10 000 km, dans le cadre de partenariats. Des ONG comme ACF, la Croix Rouge ou Médecins sans frontières emploient toutes une personne à temps plein dont la mission est de démarcher les collectivités locales. De plus en plus, les mairies et les conseils généraux ou régionaux nous disent qu’ils aimeraient savoir comment leurs outils de gestion d’un territoire peuvent être partagés, dans le cadre de problèmes humanitaires. Et ce, pas seulement dans l’urgence, mais aussi dans les actions de reconstruction.




Publié le 26 octobre 2015




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